2. 2. Philosophie et médecine

Thème de recherche 2 : La philosophie naturelle en interaction

2. 2. Philosophie et médecine (en collaboration avec l’UMR Orient-Méditerranée) Responsables : V. Boudon-Millot (UMR 8167 : Médecine grecque) et J.-B. Gourinat (UMR 8061 : Centre Léon Robin)

« Cosmologie, étiologie et anthropologie : le dialogue entre médecins et philosophes »

Dès le VIe siècle, avant même la rédaction des traités hippocratiques, les philosophes présocratiques s’efforcent d’apporter une explication plus ou moins rationnelle aux phénomènes célestes, terrestres et souterrains. Bientôt, en particulier sous l’influence de la médecine, le regard des philosophes se déplace peu à peu de l’organisation de l’univers à la constitution de l’homme, passant ainsi de l’étude du macrocosme à celle du microcosme. De ce point de vue, l’œuvre de Diogène d’Apollonie, un contemporain d’Anaxagore, marque un tournant décisif. Sa description de l’anatomie des vaisseaux chez l’homme sera citée dans son intégralité par Aristote aux côtés de celle de Polybe, le disciple et gendre d’Hippocrate. De fait, philosophes et médecins ne vont dès lors cesser de rivaliser dans le même domaine, celui de la connaissance de l’homme, au point que parfois les frontières deviennent floues entre médecine et philosophie.

Parallèlement, médecine et philosophie développent une indispensable réflexion sur la meilleure méthode à adopter pour mener cette enquête sur la nature. Platon se fait l’écho de ce débat sur la méthode dans le Phèdre où il fait explicitement référence à l’enseignement d’Hippocrate. Sept siècles plus tard, au IIe siècle de notre ère, le médecin Galien de Pergame poursuit le dialogue entre le médecin et le philosophe dans son traité intitulé Sur les doctrines d’Hippocrate et de Platon. Dans cet imposant traité médico-philosophique en neuf livres, entièrement consacré à l’organisation du vivant et aux différentes facultés qui le gouvernent, le médecin qui se définit aussi comme philosophe, passe soigneusement en revue les opinions de ses prédécesseurs, Hippocrate et Platon bien sûr, mais aussi Aristote, Zénon, Chrysippe, Posidonios et bien d’autres encore, pour à chaque fois éprouver en même temps leurs opinions et leurs méthodes.

Génération et constitution de l’homme et de l’univers se trouvent ainsi à nouveau au cœur d’une réflexion médico-philosophique sur la méthode héritée de ses illustres prédécesseurs. Philosophes et médecins ont pris conscience de thèmes communs et d’interactions entre les deux disciplines : ainsi, selon Diogène Laërce, VII, 132, les stoïciens avaient pris conscience que la recherche des causes était une recherche commune aux philosophes et aux médecins : l’étude de l’âme et des processus psychologiques, la reproduction. La comparaison, classique depuis Platon entre la médecine comme soin du corps et la philosophie comme soin de l’âme repose sur des analogies entre la santé de l’âme et la santé du corps comme équilibre, tandis que la doctrine médicale du mélange des humeurs et la doctrine médicale du mélange des éléments se reflètent l’une dans l’autre. De nombreux médecins-philosophes sont connus, comme le sceptique Sextus Empiricus et Galien. Galien lui-même, qui reconnaît une forte influence platonicienne et aristotélicienne, défend en même temps un certain scepticisme sur des questions comme l’immortalité de l’âme.

En s’appuyant sur le cas de Galien qui, chronologiquement et doctrinalement, représente un aboutissement, il s’agit de retracer l’histoire du débat médico-philosophique particulièrement complexe portant sur les notions de génération (génésis), de causalité et de constitution (kataskeuê) de l’homme et de l’univers, et celle des enjeux méthodologiques dont ces notions ont été l’objet, aux différentes étapes de leur histoire et à l’intérieur des différentes écoles médicales et philosophiques, depuis le VIe siècle avant notre ère jusqu’au IIe siècle après.  Ce projet ambitieux, pour être mené à bien, requiert la nécessaire collaboration de spécialistes de médecine et de philosophie anciennes. Deux équipes de chercheurs de "Médecine grecque" et du centre Léon Robin ont donc décidé d’unir leurs forces pour réunir un groupe de travail autour de cette thématique.